« Sans le peuple, ça ne va jamais mieux »

Retrouvez ici la tribune que nous avons faite paraître dans Le Monde :http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/04/29/sans-le-peuple-ca-ne-va-jamais-mieux_4910699_3232.html

Les statistiques frémissent. Le nier serait s’abîmer dans l’erreur ou céder à la déprime. 60 000 chômeurs en moins, ce n’est pas rien. En faire une tendance durable serait tout aussi aventureux, et d’autant plus s’éloigner de la réalité que les emplois précaires, eux, ont augmenté presque autant dans le même temps. Les statistiques ne racontent jamais la vie des gens. Le monde du travail est sous pression, et jamais la crainte du déclassement n’a été aussi partagée. Plus que de courbes, nous avons besoin de repères communs.

Comme après 2012, le chômage de masse a augmenté, il mine le pays et toutes ses générations. Disons-le clairement, si la conjoncture bouge, qui peut sérieusement y voir les effets d’une loi Macron sans lendemain, du « pacte de responsabilité » terriblement coûteux et jamais évalué, et de la réforme du code du travail à venir et aux effets improbables, sauf la facilitation des licenciements ? Tenter de le faire croire serait se heurter à l’indifférence, mais aussi à la colère. La brutalité des politiques menées en Europe, c’est désormais admis, a largement étouffé ou différé la reprise. Depuis longtemps, nous demandons qu’il soit mis un terme à ces aberrations récessives.

Qu’un rebond intérieur après des années moroses et des événements extérieurs utiles (prix de l’énergie, politique de l’euro…) nourrisse plus d’un point de croissance en 2016, c’est à portée de main, sans être suffisant pour créer les emplois permettant de vivre dignement. Evidemment qu’il y a du mieux, tous les jours, dans un pays qui regorge de ressources et d’excellence, car ses entreprises font des prouesses, et ses territoires innovent sans relâche.

Laissons à la droite la politique du pire. Ce qui est bon pour tous, il faut l’entretenir et le soutenir, sans répit. N’hésitons pas à accélérer les efforts pour l’école, la santé, la jeunesse, car le compte à rebours est engagé, et les programmes réactionnaires sont déjà chez l’imprimeur, pour casser et empêcher.
TROP DE MESURES, PAS ASSEZ D’AMBITION

Mais ce qui va mieux pour quelques-uns n’est pas un progrès pour chacun. Ce quinquennat n’a pas su affronter la question essentielle du partage des richesses et des inégalités. La réforme fiscale devait être l’instrument de la justice et du pouvoir d’achat. La « politique de l’offre » ainsi conduite a mobilisé tant de moyens qui devraient financer un plan équilibré, entre les soutiens aux salaires, au logement et aux investissements privés et publics.

Ce qui aurait pu aller plus loin et plus vite, il ne faut pas y renoncer, même si le temps perdu ne se rattrape guère. La réforme bancaire a trop épargné les paradis fiscaux, l’évasion massive des profits ; et l’économie réelle, les PME, peinent à accéder si souvent au financement de ses projets. Le compte personnel d’activité n’est pas à la hauteur de l’urgence d’une véritable sécurité sociale professionnelle, promise comme la réforme-clé de cette législature, pour traverser le monde du travail tel qu’il est.

Ce qui ne va pas ou va moins bien, il ne faut pas s’y résigner. La pauvreté et la précarité n’ont pas été massivement attaquées. Trop de mesures, pas assez d’ambition.

Oui, les statistiques frémissent. Mais écoutons d’abord la voix des gens dehors, loin des conclaves et des cénacles. Les indicateurs globaux indiquent au plus la richesse des nations, rarement le partage ou le bonheur, l’égalité ou la liberté.

Puisque le président a donné le signal de l’inventaire, nous entendons ainsi y contribuer lucidement, sans démagogie et sans esprit courtisan. Il est de sa responsabilité, le premier, de s’y soumettre. Surtout s’il envisage de prétendre à un second quinquennat, et plus encore de participer à des primaires ouvertes à gauche, permettant à des millions de Français de s’approprier ce débat et de dire fortement quelle France ils veulent.

Mais il aussi faut comprendre ce que le pays ne veut entendre. Le pays ne peut entendre la défense du bilan s’il ne sait, d’abord, de quoi sera fait l’avenir de ses enfants. La gestion ne remplace jamais une vision partagée du progrès, elle doit la suivre.
UN CHANGEMENT D’INSTITUTIONS INDISPENSABLE

Notre vision repose sur en priorité sur trois convictions. D’abord, la France n’a pas renoncé au progrès. Elle a besoin de lui donner un contenu nouveau. Partout en Europe, on recherche de nouveaux modèles, ceux du XXIe siècle. La France aspire à un chemin optimiste et crédible. Mais les mots de la communication politique ne l’enchantent pas, pas plus que ne la rassurent les indicateurs macro-économiques du XXe siècle.

Ensuite, plus que sur les bénéfices à court terme, nous sommes jugés sur notre ardeur à relever les défis « structurels », les vrais, pas simplement ceux qu’impose le conformisme néolibéral.

Il n’est pas responsable de penser que ça ira mieux demain en France si l’Europe va en pire. L’effacement du leadership français va se poursuivre, si nous ne portons pas les propositions d’une Europe nouvelle : l’intégration renforcée et la réorientation de la zone euro, sa démocratisation, la convergence fiscale et sociale.

Il est en tout aussi urgent de reprendre la mise en chantier d’un modèle soutenable, post-productiviste, riche en emplois durables et non-délocalisables. Notre repli industriel (900000 emplois industriels détruits en quinze ans) ou le marasme de l’agriculture ne sont pas des fatalités, mais exigent de puissants outils d’intervention, de formation ou de régulation.

Enfin, ni François Hollande, ni personne ne peut espérer changer le pays en mieux en renonçant à réduire le déficit démocratique. Il ne faut pas plus longtemps s’en remettre à la démoralisation ou à la dépolitisation, et s’en satisfaire. Un changement de nos institutions apparaît désormais indispensable et incontournable. La transformation du monde réclame l’énergie et l’intelligence des citoyens. Ils se mobilisent en ce moment, c’est la meilleure des nouvelles. Car sans le peuple, ça ne va jamais mieux.

Guillaume Balas, Laurent Baumel, Pascal Cherki, Fanélie Carrey-Conte, Jérôme Guedj, Marie-Noëlle Lieneman, Emmanuel Maurel, Christian Paul, Barbara Romagnan, parlementaires et élus PS.