Rentrée politique : le gouvernement est "comme le lapin dans les phares" : mon interview pour le Nouvel Observateur

Manuel Valls avait déjà anticipé une rentrée "difficile". S’attendait-il à ce qu’elle soit également agitée ? Tous les indicateurs économiques passent au rouge et les députés "frondeurs" du Parti socialiste y voient la preuve qu’il devient plus que jamais nécessaire de modifier la feuille de route imposée par François Hollande. Député socialiste de la Nièvre, proche de Martine Aubry, Christian Paul explique les raisons de cette rébellion.

Manuel Valls refuse catégoriquement toute réorientation de la politique économique. Comment analysez-vous cette fin de non recevoir ?

- J’y vois le signe d’un enfermement dans des certitudes qu’il faudra bien dépasser, et rapidement. Chacun mesure aujourd’hui que les prévisions économiques sont extrêmement noires, en France et en Europe. A continuer sans réagir, c’est faire courir des risques au pays. Aujourd’hui, on rentre dans la zone d’urgence, c’est ça le signe de la rentrée. On ne peut plus être dans des palabres interminables. Il faut un plan d’urgence.

Pour le moment, le Premier ministre reste pourtant droit dans ses bottes. Cette situation est-elle tenable ?

- J’ai bien lu les propos de Manuel Valls : ça n’a pas beaucoup de sens de prendre en otage les députés de la majorité qui font des propositions. Ce n’est pas seulement une affaire de justice sociale, - même si à nos yeux cette valeur est importante - c’est aussi pour des raisons d’efficacité que nous nous sommes élevés depuis le printemps en disant qu’on ne peut pas continuer. François Hollande parle de la nécessité d’avoir du temps pour obtenir des résultats mais la politique actuelle ne date pas de sa feuille de route annoncée le 14 janvier ! Elle a été mise en place dès l’automne 2012. L’absence de résultats ne se juge pas à la date d’arrivée de Manuel Valls.

L’annonce d’une croissance à plat change-t-elle la donne ?

- Le sujet n’arrive pas comme ça au cœur de l’été avec les prévisions de la semaine dernière. Ce n’est pas une surprise pour nous. Ce que le gouvernement commence à diagnostiquer, nous le disons depuis six mois. De nombreux économistes ont déjà alerté sur le risque de déflation en Europe ou de récession en France.

Que comptez-vous suggérer au gouvernement pour sa rentrée ?

- Nous allons faire deux types de propositions. D’abord, ce qui relève de l’urgence. Il peut s’agir d’une version nouvelle du Pacte de responsabilité si le gouvernement tient à rester dans cette ligne. Mais il faut alors vraiment cibler le soutien aux entreprises vers celles qui décident d’investir ou d’embaucher.

Les députés "frondeurs" réclament aussi un geste pour le pouvoir d’achat des plus modestes. Le gouvernement n’a-t-il pas déjà pris cette orientation ?

- Le Conseil constitutionnel a sabré la seule mesure qui avait un effet sur le pouvoir d’achat. Il en existe une que nous proposons depuis très longtemps : agir sur la CSG, avec une baisse d’impôts ciblée sur les familles qui ont les revenus les plus faibles. Mais le plan d’urgence doit aussi mettre en place l’investissement des collectivités locales, un domaine victime d’une véritable asphyxie alors qu’on peut vite y recréer de l’activité et de l’emploi.

Présenterez-vous un calendrier pour ces mesures ?

- Si dès le mois de septembre on n’a pas de décisions fortes, je ne vois pas comment le pays évite d’aller encore plus loin dans la récession. Le deuxième volet de nos propositions relève plus de réformes structurelles, que ce soit sur la fiscalité, le système bancaire ou le mode de croissance. On s’en sortira qu’en prenant en compte ces deux dimensions de l’action politique. Rester comme le lapin dans les phares de la voiture, tétanisé par la gravité de la situation, n’arrangera rien. Il y a un vrai désaccord sur la manière d’agir.

Va-t-on au devant d’un blocage ?

- Je reste optimiste sur notre capacité à dialoguer avec le gouvernement. Le Premier ministre est ligoté par la feuille de route de François Hollande. Il ne pourra pas l’être éternellement, sauf à encaisser des résultats négatifs trimestre après trimestre et à rétrécir la base politique du gouvernement. Il faut exercer une poussée, ce que nous allons continuer de faire.

Mais prenez-vous en compte un contexte où, en Europe, l’Allemagne notamment refuse de bouger les lignes ?

- Une part de la réponse est européenne. Ce serait stupide de tout renvoyer vers l’Europe pour s’exonérer de nos obligations en France mais, dans le même temps, il y a des choses à faire en Europe. L’Allemagne elle-même est rentrée dans une période de stagnation qui peut faire évoluer les lignes. Elle bougera au vu des chiffres, pas des idées françaises sur la croissance. Il existe un débat en Europe, les discussions ne sont pas limitées entre les députés socialistes et le gouvernement. Le débat a même lieu au sein du gouvernement où certains reconnaissent que la poursuite des politiques de rigueur et d’austérité a un effet totalement contre-productif.

L’université d’été du PS à La Rochelle pourra-t-elle permettre d’éviter la confrontation à la rentrée ?

- Nous sommes dans le Parti socialiste et sans envie d’en partir. C’est là que la bataille d’idée doit avoir lieu pour trouver des solutions concrètes. Nous ne sommes pas demandeurs d’une confrontation, nous sommes demandeurs d’un dialogue sur le fond. Chaque fois que le gouvernement nourrit la polémique comme il l’a fait ces derniers jours, c’est une perte de temps. Ce n’est pas à la hauteur des enjeux. La récession frappe l’Europe, les députés socialistes n’en sont pas la cause, ce serait une farce d’essayer de faire croire ça.

Propos recueillis par Louis Morice - Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140819.OBS6628/rentree-politique-le-gouvernement-est-comme-le-lapin-dans-les-phares.html