Pour une "Gauche durable", le PS ne doit pas s’endormir après la victoire

Retrouvez cette tribune sur le site du Nouvel Observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/594239-pour-une-gauche-durable-le-ps-ne-doit-pas-s-endormir-apres-la-victoire.html

Ce que j’ai en tête chaque matin en franchissant la porte de l’Assemblée nationale ou quand je parcours les kilomètres d’une (immense) circonscription rurale de 245 communes ? La ferme volonté de ne pas décevoir.

Après des mois de campagne qui sont des leçons formidables si l’on sait écouter, il a fallu replonger immédiatement. Peu de temps pour l’analyse ! Après dix années passées à résister face à des décisions souvent brutales et aveugles, et des tentatives successives de rénovation du Parti socialiste, nous sommes au pied du mur.

Nous devrons être des pompiers

Je n’ignore rien de la situation de notre pays. Je me distingue de ceux qui, à droite, appellent à des réformes qui ne sont pas des progrès, mais des régressions, et même de ceux qui, à gauche, se bornent à évoquer des marges de manoeuvre réduites. Les premiers exigent toujours le sacrifice des mêmes au bénéfice de quelques-uns. Les seconds, faute de vision et d’imagination, confondent la politique et la gestion.

Je refuse la pensée réactionnaire, et je récuse la pensée gestionnaire si elle trouve sa fin en elle-même. Nous devrons souvent être des pompiers, parce que l’urgence est là, mais davantage encore, des architectes, car en temps de crise, il est essentiel de désigner un horizon.

Depuis toujours, plus de trente ans, j’ai rejoint la gauche. Je sais d’où je viens, mais plus encore qui je représente, et ce que je défends. Le monde a changé, bien peu les principes qui me guident. Le moment que traverse la France a été nommé dans la campagne : les injustices sont installées, l’idée de déclin s’est imposée pour la première fois autant que je m’en souvienne, de grandes transformations s’engagent, nous les subissons plus que nous les inspirons, la démocratie est abîmée, à reconstruire. Et les souffrances quotidiennes sont là, pour beaucoup.

Dans la bataille nationale, comme dans le travail local, je m’efforce de repérer les grands chantiers qui témoignent du changement de civilisation, ou ceux que la présence de la gauche au pouvoir rend enfin possibles.

La "gauche durable"

L’initiative baptisée "La Gauche Durable" [1], que j’ai souhaité avec des dizaines de parlementaires, élus de terrain et citoyens engagés, s’est imposée : nous voulons être à la fois solidaires de l’action immédiate, mais aussi garants du long terme.

La victoire complète de François Hollande n’est pas une "victoire empoisonnée", mais terriblement exigeante. Je réponds ici à l’interrogation qui clôt le livre éclairant d’Eric Dupin. La gauche peut réussir et durer. Pour cela, il faudra affronter bien des défis. Nous avons voulu d’ores et déjà en mettre trois en avant : la mutation de notre modèle de croissance, l’égalité des territoires aujourd’hui fracturés, et la nécessité d’associer à ces transformation des formes nouvelles de participation démocratique.

Le gouvernement que dirige Jean-Marc Ayrault propose de redresser le pays, en veillant à la justice des choix publics. Il doit chaque jour réagir à des chocs violents, le dernier chez PSA, assurer le rétablissement des comptes publics et répondre aux urgences sociales. La discussion européenne l’absorbe également.

L’appel à la croissance ne suffira pas

Pour autant, l’appel à la croissance pour relancer l’emploi ne suffira pas. Longtemps, croissance signifiait emploi. La croissance n’est pas là, et elle si elle revient, elle ne règlera pas tout. Nous assistons à une mutation structurelle de notre mode de production et de consommation, et pas seulement à une crise. Des taux de croissance faibles, la stagnation du pouvoir d’achat combinée à la hausse des inégalités et à un chômage endémique persistent dans les pays industrialisés.

Partout sur la planète, l’épuisement de nombreuses ressources naturelles, la tension énergétique, le mouvement spéculatif des capitaux et l’âpreté de la compétition internationale dominent. Pour faire le pont entre l’ancien et le nouveau modèle de développement, deux piste. Nous devons utiliser tous les leviers de l’action pour une prospérité sobre en ressources et moins consumériste. Je crois depuis longtemps que la révolution numérique est "notre" révolution industrielle et culturelle, voire plus.

La bataille de l’égalité des territoires, contre le déclassement, est inévitable et même souhaitable. Les fractures géographiques et sociales se traduisent, scrutin après scrutin, par une rupture électorale aussi profonde que menaçante entre, d’une part, les grandes agglomérations et, d’autre part les territoires ruraux, périurbains et les lointaines banlieues.

Notre géographie éclate entre deux France. L’une concentre les richesses et les grands équipements publics. L’autre pleure la perte des emplois et l’abandon de la République. La seconde vivra mal la transition énergétique et écologique qu’accepte la première si elle se fait contre les populations vulnérables. Nous devons traiter à la racine les peurs qui naissent de la relégation dans les replis des fractures territoriales, au contraire de l’égalité affichée. L’isolement physique et social, l’insécurité s’aggravent. Les déserts médicaux s’accélèrent. L’école ne tient plus ses promesses. Oui, la République doit revenir au village

La démocratie sera notre ciment. Pour emporter l’adhésion des Français après avoir apaisé la France, la décision publique se partage. La transformation du pays sera participative, ou ne sera pas. La crise économique n’efface pas la politique, au contraire. Nous avons besoin de collectifs ingénieux et responsables, pour l’innovation publique, pour le dialogue social et la créativité dans les entreprises.

Une rénovation engagée mais pas achevée

Au Parlement, "La Gauche Durable" s’attachera à ce que les politiques fiscales et industrielles soient orientées en faveur de la transition vers ce nouveau modèle. L’économie verte, encore chaotique, comme les entreprises du numérique sont porteuses de millions d’emplois dans la décennie qui vient.

Mais la transformation des anciens secteurs, la réindustrialisation gardent toute leur place, à condition de forger les outils de financement, de stratégie de filières, d’anticipation des formations qui font cruellement défaut aujourd’hui.

Pour faire vite et mieux, je crois dans la méthode démocratique. Nous avons besoin, pour l’intérêt général, d’une méthode qui ne cède en rien aux corporatismes. Nous avons besoin d’un pilotage ferme qui ne vacille pas face à la puissance des lobbies financiers et industriels. Mobiliser la société pour la transformer exige des signaux préalables forts et rapides comme l’abandon sans retard du cumul excessif des mandats(surtout ne pas y aller à reculons !) ou le transfert de compétences supplémentaires au niveau local.

Et le Parti socialiste, face à ses nouvelles responsabilités ? Je ne le souhaite ni en sommeil, ni en veilleuse. Le PS que nous voulons est à l’image de celui qui a gagné. Capable de porter sa propre mutation, d’organiser la relève de générations, d’être davantage à l’image du pays. Nous avons besoin d’un parti responsable et rénovateur, structuré et ouvert, doté de toutes ses fonctions vitales. La rénovation est engagée, elle n’est pas achevée.

[1] contact@lagauchedurable.fr