« On n’a pas trouvé mieux que le socialisme »

« Libération » profite de la pause estivale pour sonder le cortex idéologique de cinq dirigeants politiques. Aujourd’hui, Christian Paul (PS).

Député de la Nièvre, Christian Paul est président du Laboratoire des idées du PS et proche de Martine Aubry.


Se dire socialiste en 2012, cela a-t-il encore un sens ?

La question est de savoir où passe la ligne de partage entre ce qui relève du marché ou de l’illusion du salut individuel, et ce qui dépend de l’intervention publique et des protections collectives. Cette ligne ne se situe plus là où elle passait en 1945 ou en 1981. L’enjeu aujourd’hui est de réarmer l’Etat, notamment avec le ministère du Redressement productif, et de lui redonner des moyens d’action qu’il n’avait plus. Etre socialiste, c’est s’emparer de ces questions. Mais c’est aussi une certaine conception de la justice, qui n’est ni un mot-valise ni un mot simple. Dans l’idée de justice, il y a le mérite républicain et la question de l’autonomie de chacun, mais il y a aussi un troisième pilier qui est l’égalité. Etre socialiste aujourd’hui, c’est une revendication supplémentaire d’égalité. Et d’égalité réelle pour dépasser le concept mou d’égalité des chances.

Mais pourquoi conserver l’appellation socialiste, un terme qui remonte au XIXe siècle ?

Il n’est pas inutile de nouer le fil avec son histoire, sauf à penser qu’on est à l’ère de la lobotomisation, sous l’effet des crises et des populismes. Le monde a bien sûr profondément changé, mais si les solutions ne sont plus les mêmes, les valeurs à l’œuvre sont intactes. L’idée de progrès est toujours centrale et, pour nous, ce n’est pas un prétexte pour des sacrifices demandés toujours aux mêmes. Le socialisme est une façon d’interroger la société, de regarder les forces en jeu et la façon dont les politiques s’en emparent. On n’a pas trouvé mieux que le socialisme.


Revenons à l’idée du progrès. N’est-ce pas une valeur que le PS a laissé échapper, alors que le sarkozysme faisait de la gauche le camp conservateur ?

La droite tenait ce discours pour porter des réformes qui étaient des régressions. L’art du sarkozysme fut de revendiquer le camp du mouvement pour porter une offensive néoconservatrice. La gauche doit continuer à s’emparer de l’idée de progrès, même si la crise et l’urgence écologique changent la donne. A nous de montrer qu’il ne passe pas toujours par plus d’argent public, qu’il est aussi qualitatif. Sur l’autre versant, aurait-on abandonné le progrès à cause de la contrainte écologique ? C’est là peut-être ce qui nous sépare d’une partie de nos camarades Verts. Rien ne nous oblige à la décroissance, il faut simplement une croissance sélective qui ne produise pas d’irréparables dommages à la planète, aux territoires ou aux gens.

Les écologistes reprochent au PS de conserver la croissance comme horizon indépassable du progrès…

Ce n’est pas la croissance qui est en cause, c’est son contenu. Et s’il y a encore au PS un courant productiviste, c’est lui qui est décroissant. Il y a aussi un courant un peu angélique, qui imagine faire vivre le pays sur des activités immatérielles, pour ne pas dire résidentielles et touristiques. Et au milieu, il y a un boulevard pour ceux qui considèrent qu’on est dans la troisième révolution industrielle. L’enjeu est autant de faire émerger de nouvelles activités que de transformer notre industrie. La réindustrialisation est un vrai programme politique, mais il ne s’agit pas de refaire les industries sales des années 1950.

A gauche, la figure du patron a longtemps incarné le mal. Aujourd’hui une distinction semble être faite entre petites entreprises, qu’il faut aider, et grosses, qu’il faut réguler…

Il était urgent que les socialistes se remettent au travail sur la question des travailleurs indépendants et des très petites entreprises. C’était les oubliés des radars alors que ce sont des acteurs essentiels dans la bataille pour l’emploi. Le PS a longtemps réduit la réalité des entreprises à la seule bataille autour du partage de la valeur ajoutée, mais une entreprise c’est beaucoup plus que cela. Le défi, c’est le développement de la « société créative », ou comment une entreprise permet à chacun de donner le meilleur de lui-même dans la part de son temps consacrée à son travail. La question est aussi de savoir comment la communauté des actionnaires et la communauté de travail arrivent à construire un rapport. De force historiquement, mais peut-être aujourd’hui un rapport plus construit, pas forcément consensuel mais permettant d’avancer ensemble. Ces mutations traversent le PS, sans naïveté et sans angélisme. On sait l’énergie collective qu’apporte une entreprise. Soit on la prend en compte et on la met sur les bons rails, y compris du dialogue social, soit on ne s’y intéresse que lorsqu’un site ferme ou qu’il y a une grève sur les salaires.


La question européenne partage la gauche comme la droite, entre partisans d’une plus grande intégration et défenseurs de la souveraineté nationale…

L’Europe est polyfracturée. Plusieurs débats se superposent et on n’arrive jamais à les embrasser complètement. Avec l’Europe telle qu’elle est actuellement, on a plus souvent le sentiment de vivre dans la panne que dans l’élan, tout cela est connu. Avant même un peuple européen, il faut d’urgence une démocratie des peuples qui permette de débattre et d’avancer. Le système est aujourd’hui bloqué par une alliance des libéraux, qui veulent moins d’Etat, et des néoconservateurs, qui veulent plus de nation. Pour faire sauter ce verrou, il faut une alliance des progressistes en Europe. Le saut fédéral ne doit pas se faire uniquement pour des raisons budgétaires et fiscales, comme le voudrait Angela Merkel. La situation exige d’être à la fois pompier de la crise et architecte de la démocratie européenne.

Par LILIAN ALEMAGNA, JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
Article paru dans le journal Liberation le 8 août 2012