"Nous sommes la prochaine gauche" : mon interview à Libération

Que vous inspire le choix de Hollande et Valls d’installer ce nouveau gouvernement ?
Pus qu’une démonstration d’autorité, c’est un aveu de faiblesse. Un rétrécissement de la majorité sans précédent à gauche. Sous Mitterrand ou Jospin, il y eut des sensibilités différentes. Aujourd’hui, on étouffe les paroles fortes au lieu d’élaborer une orientation politique commune. Et à l’Assemblée, on a remplacé la fraternité de groupe par le maccarthysme au quotidien. L’été aurait dû permettre de dénouer cette crise... Désormais, il y a deux visions de l’action de la gauche au pouvoir.

Deux visions irréconciliables ?
Non. Ou pas encore. Des valeurs sont heureusement communes. Il n’y a pas une fracture radicale au sein du PS ! Aucun de nous ne demande à sortir de la zone euro. Personne ne renonce à endiguer les déficits, dopés par la droite. Personne ne refuse de soutenir les entreprises. Mais pas sans condition.

Demander aux ministres d’être raccords avec la ligne économique, n’est-ce pas cohérent ?
Dans l’histoire, plusieurs gauches ont déjà participé utilement à un même gouvernement. En fait, la méthode sociale-démocrate engagée par François Hollande en 2012 a échoué. Les partenaires sociaux ne sont plus autour de la table, et cela en grande partie à cause des exigences sans fin du patronat. Dès lors, le gouvernement se réfugie dans de vieilles recettes libérales. Cet enfermement dogmatique dure depuis des mois. Le resserrement actuel a le mérite de la clarté, mais l’infini défaut de la minorité, d’abord dans le pays.

Quelles propositions faîtes-vous ?
L’économie française est en état d’urgence. Nous demandons donc la mise en oeuvre d’un plan d’urgence, à l’échelle européenne et nationale. Avec trois piliers. D’abord, un soutien massif - mais très ciblé - aux entreprises. Il s’agit de réutiliser le CICE en l’allouant en priorité aux emplois des PME et aux entreprises réellement concernées par la compétition mondiale. Ces dernières doivent s’engager dans des investissements, la recherche et les embauches. La véritable irresponsabilité, aujourd’hui, se situe au niveau des entreprises françaises les plus puissantes, qui font exploser le montant des dividendes. J’attends du Premier ministre qu’il le dise avec fermeté au Medef [devant lequel Valls s’exprime ce mercredi, ndlr]. Ensuite, il faut rallumer la demande et la consommation. Nous proposons de baisser les taux de CSG pour les salariés et les retraités modestes, et ainsi de réduire les impôts pour les couches populaires et une partie des classes moyennes. Enfin, nous devons soutenir les dotations aux collectivités publiques en contrepartie d’investissements de leur part.

Le gouvernement insiste aussi sur la nécessité de « réformes structurelles »...
Elles sont indispensables. Nous en proposons aussi ! Plutôt que l’improvisation fiscale permanente, pourquoi refuser la grande réforme fiscale promise ? Il faut aussi une deuxième loi bancaire, plus volontariste, et beaucoup plus d’ambition pour la transition écologique et le numérique.

Y a-t-il un risque que le gouvernement se retrouve minoritaire à l’Assemblée ?
Ce risque existe. Les choix politiques de ces derniers mois ont rendu improbable le dialogue entre la majorité et le gouvernement. C’est l’épuisement de la Vème République ! Pour autant, nous ne participerons pas à une stratégie de la terre brûlée. Mais rien n’est exclu à chaque étape. Chaque texte sera soumis à un examen implacable. S’il s’agit de réduire la représentativité des salariés dans les entreprises, d’augmenter la TVA ou de réduire les protections sociales, nous voterons contre. François Hollande dispose d’une majorité pour conduire la politique proposée en 2012, pas pour s’en éloigner.

Montebourg et Hamon vont-ils prendre la tête des « frondeurs » ?
Nous sommes la prochaine gauche. La gauche de transformation. Mais nous ne sommes pas à la recherche d’un candidat à la présidentielle. Préparer aujourd’hui 2017 serait un contre-sens absolu.

Interview par Lilian Alemagna