Mon discours au Congrès de Poitiers : "Nous avons la responsabilité de faire naître la prochaine gauche"

Avant de venir à Poitiers, j’ai fait un tour de France. C’est un honneur. Il permet de mesurer les écarts entre les discours et les réalités, ceux que les Français ne veulent plus.

J’ai vu les fractures et les morsures de la crise qui n’en finit jamais.

J’ai vu des territoires qui décollent, ces grandes agglomérations, de Bordeaux à Grenoble, qui font encore la prospérité de la France, et d’autres qui font sécession, des quartiers ou des villages qui n’attendent plus rien, à force de ne rien voir venir du monde qu’on leur promet.

J’ai vu que peu de Français croyaient au récit comptable du redressement de la France. Les indicateurs de croissance, les milliards de déficits parlent à Bercy, et à ceux qui se passionnent pour la froideur des tableaux de bord.
Beaucoup moins là où je suis allé, à Amiens ou à Lens, à Guéret ou à Charleville-Mézières.

J’ai ressenti les dégâts du rêve patronal d’un monde sans usines, pourquoi pas sans ouvriers, alors qu’ils sont plus de 5 millions sur le sol de France. C’est toujours le même rêve de voir disparaître les classes dangereuses.

J’ai vu comment les années Sarkozy avaient partout distillé l’individualisme extrême, la division et la haine.
Jusqu’à ces derniers jours, où une obsession maladive et des calculs électoraux indignes poussent à montrer du doigt l’islam et les musulmans.
Les passions xénophobes, antisémites, islamophobes ne naissent jamais de générations spontanées. Elles sont toujours suscitées et attisées.

J’ai vu surtout la progression du national-populisme, dans les regards, dans les têtes, et massivement dans les urnes. Il faut être dur avec le Front national, et surtout dur avec les causes du Front national, et d’abord avec le chômage, la désespérance sociale et le délitement de la fraternité.

J’ai vu des socialistes, beaucoup, c’était le but. Ceux qui ont décidé de rester et ceux sont sur le départ. Ceux qui y croient encore et ceux qui ne croient déjà plus.
Ceux que nos défaites historiques ont meurtris, ceux qui attendent toujours de la gauche au pouvoir qu’elle marque ce siècle.

J’en ai retiré la conviction que ce congrès relevait de l’urgence vitale.
On ne vient pas ici, comme je l’ai lu, pour un « défilé de gravure », mais parce que le pays ne va pas bien et que le Parti est en danger, face à la droite et à l’extrême-droite.
Nous ne pouvons pas nous cacher l’ampleur du décrochage du peuple de gauche.
A cette tribune, je porte, sans en avoir le monopole, l’histoire de cette déception, mais je vous parle aussi, et je prends les mots de Jaurès, je vous parle pour « réveiller à l’action et à l’espérance ».

Je salue amicalement notre premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis. Je sais comme lui la rudesse de la tâche.
Nous savons tous les deux que rien, pour le Parti socialiste, n’est écrit d’avance à l’horizon des deux ans qui viennent. Il trouvera en nous et en moi le sens de la solidarité, mais une totale fermeté pour défendre ce que nous croyons juste et crédible pour la France, et pour le Parti socialiste.

Au-delà de l’arithmétique des votes, il y a la rude réalité de la politique. A quoi sert le Parti socialiste ? Nos réponses doivent éclairer le congrès.

Je vous livre les nôtres. La mission du Parti socialiste, quel que soit le premier secrétaire, c’est d’assurer la médiation avec la société.
C’est d’inspirer le gouvernement issu de nos rangs.
C’est parfois, et je cite le premier secrétaire, de « faire reculer le gouvernement ».
C’est surtout de trouver le bon chemin. Et je le dis clairement, agiter une nouvelle fois l’article 49-3 à propos de la loi Macron, sans que le Parti socialiste ait tenté une médiation, c’est la négation de toutes les belles déclarations de ce congrès sur l’utilité de notre parti.
La mission du Parti socialiste, c’est aussi de veiller au respect nos engagements.
La politique pour la gauche, ce n’est pas seulement la conquête du pouvoir, c’est aussi de marquer son époque par les progrès qu’elle imprime ou qu’elle impose.

Je veux donc vous parler de la prochaine gauche.

NOUS AVONS LA RESPONSABILITÉ DE FAIRE NAITRE LA PROCHAINE GAUCHE.

Oui, il faut faire émerger les idées de la gauche du XXIème siècle, la prochaine gauche.
Ce n’est pas une fuite en avant pour déserter les combats d’aujourd’hui. Bien au contraire.
Le gouvernement a des décisions immédiates à prendre et même à accélérer.
Mais sans vision de l’avenir, sans projet qui fédère, pas de victoire possible.
C’est une recherche permanente et nécessaire. Chaque génération de socialistes doit transmettre, apporter et ajouter au grand livre de la gauche.

L’avenir est-il possible ? Nous n’échapperons pas aux questions qui s’imposent à la prochaine gauche, celles que nous adressent les Français, celles que provoquent tous les dérèglements : le chômage, le climat, le partage des richesses, les identités, notre rapport au monde et à l’Europe…
Le monde s’était habitué à attendre et à entendre un message de la France.
Ne le laissons pas s’habituer à l’idée de son déclin.
Si nous, les socialistes, ne redonnons pas sa vitalité à ce message, personne ne le fera à notre place.

La prochaine gauche doit répondre à la défaillance démocratique nationale.

Celle qui produit l’abstention en masse, dans les élections comme dans le Parti socialiste.
Celle qui dévitalise les appareils politiques et syndicaux.
Celle qui fait renoncer au collectif. Celle qui pousse au vote de punition à chaque élection.

La prochaine gauche doit être parmi le peuple. Proche de son vécu, de ses craintes, de ses aspirations.
De ses humiliations, de ses vertiges, de ses espoirs, de son énergie.
Cessons de prétendre faire le bien de nos concitoyens « pour eux », mais « sans eux ». C’est une faute démocratique et une erreur sur notre époque.

Il en va de notre capacité à changer le réel. Car changer le réel, réformer (à condition que ce mot ne soit pas galvaudé, blessé, vidé de sens, par la gauche comme il l’a été par la droite), resigner le contrat social, tout cela n’est plus possible sans susciter l’adhésion, voire la mobilisation et la participation des français.

Pour cela, il faut tellement d’énergie, d’imagination, de volonté, que les partis n’ont plus à eux seuls la capacité d’entrainer.

Convenons que nous avons peu avancé au cours des années récentes pour moderniser notre démocratie. Notre parti a souvent été aux abonnés absents et les questions essentielles sont orphelines. La Vème République ne nous a pas aidé. Nous la répétons, nous la bégayions, après avoir promis de la rénover, ou au moins de la rééquilibrer.

La prochaine gauche doit écouter, pour renouer avec le peuple, reformuler notre projet, à l’épreuve du pouvoir, mobiliser la société, pour espérer agir.

Ne laissons pas la pensée technocratique imposer ses réponses formatées.

En venant à Poitiers, je me suis posé une question simple : si j’avais dix-huit ans aujourd’hui, c’est l’âge de mon adhésion au Parti socialiste, que choisir, entre deux jours au congrès de Poitiers, et deux jours à Madrid ou à Barcelone, pour comprendre ce qui s’y passe ?

Je regarde vers l’Espagne. Certains dans notre parti craignent Podemos.
Pour ma part, j’en tire deux leçons :
Quand la gauche se rassemble sur un programme de gauche, elle bat la droite ;
Quand à gauche, on entend l’urgence sociale et l’exigence démocratique, le peuple revient.

Veillons donc à ce que Podemos ne ringardise pas le Parti socialiste.
Pas de copier-coller, mettons-nous au travail. Remettons les citoyens dans le circuit, et cessons d considérer les militants comme des figurants.

Je nous veux ambitieux pour la démocratie.
« Des formes nouvelles, sinon rien », disait Tchékov.

La prochaine gauche, c’est l’écosocialisme.

Pour avoir un coup d’avance, notre réflexion collective doit s’emparer des trois grandes transformations :
la transition écologique, qui doit être un mouvement d’intérêt général et un effort de toutes les Nations, accessible aux plus faibles.
le bouleversement numérique, l’automatisation de la société, qui fait exploser les modèles économiques, qui en produit de nouveaux, sources d’immenses dégâts et de progrès inestimables.
La compétition des territoires inégaux, mis en compétition, où l’hyperconcentration vide le monde rural et les villes moyennes des activités, des médecins et des services publics.

Relever ces défis, c’est permettre à notre pays, 1% de la population mondiale, de contribuer à un développement harmonieux de la planète. Il mobilise le meilleur de nos technologies et de nos valeurs.

La prochaine gauche doit inventer la nouvelle puissance publique
Elle n’est pas seulement stratège.
Elle doit aider les Français à amortir les chocs.
Elle investit sur le long terme.
Elle garantit les biens communs.
Et elle agit pour l’égalité.

La République n’est pas avare de valeurs. Le 11 janvier, ils sont venus du monde entier pour les défendre à nos côtés. La République a besoin d’un grand dessein. Nous défendons l’idée d’un plan République. Notre motion a détaillé ce plan, et propose une nouvelle génération de services publics, construits avec les citoyens.

La prochaine gauche doit résister à la tentation du social-libéralisme.

Je n’oublie pas la façon, par OPA successives, dont le libéralisme économique a pris sa place dans la gauche européenne depuis 20 ans.
Je me souviens seulement que Lionel Jospin ne fréquentait pas ces sommets baptisés progressistes où Tony Blair et Gerhard Schröder plaidaient pour la troisième voie, sans éviter tôt ou tard les sifflets de leurs peuples.
Il serait facile de démontrer que derrière l’étendard des réformes qui claquent, et des verrous que l’on prétend faire sauter, il y souvent de vraies régressions et de maigres ambitions.

J’observe simplement (pour ne parler que d’économie) qu’entre une politique économique social-libérale de gauche, et une politique économique de droite modérée, il n’y a pas vraiment de différence.

Certains se disent qu’après tout, si ça marche, la prospérité vaut bien une messe, et l’abandon de nos principes.
Où est le problème ? J’en vois plusieurs :
D’abord ces politiques à elles-seules, ne marchent pas, ne sont pas à la hauteur des grandes crises.
Chacun l’a reconnu en 2008. Mais très vite, le naturel est revenu au galop.
Une nouvelle fois, la politique a été dépossédée, les marchés ont pris le pas sur les démocraties.
Et la politique social-libérale oublie le social, c’est-à-dire les salaires, le partage des richesses, et la justice fiscale.
Nous devons retrouver nos repères.

Mais aucun projet politique, aucune imagination tournée vers l’avenir ne résistera si nous ne réussissons pas avant 2017.

DEUX ANNÉES SONT DEVANT NOUS POUR RECONQUERIR LES CŒURS ET LES ESPRITS.

J’entends bien qu’il faut du courage, de la vérité, et des réformes.
Cela me convient. Encore que je ne connais personne ici qui réclame le contraire.

Pas de reconquête sans résultats. La lutte contre le chômage de masse n’est pas seulement une affaire de courbes, C’est d’abord une des clés de la reconquête démocratique. Le sentiment d’exclusion, d’isolement, de déclassement que produit le chômage nourrit le ressentiment à l’égard de l’impuissance des institutions.
La focalisation sans précédent sur la baisse du coût du travail, sans cible et sans contrepartie, doit être rectifiée. Le gouvernement doit montrer la voie, dire où il emmène le pays. Pas simplement accorder 40mds€ aux entreprises en espérant qu’un jour viendront les bénéfices.
Nous connaissons les investissements urgents, indispensables, privés et publics, qui peuvent permettre de passer d’une croissance sans emploi à un niveau d’activité qui redonne de l’espoir.

Ces débats économiques n’étaient pas subsidiaires. Ils ne sont pas terminés.

Mais pas de reconquête non plus sans combats visibles contre le récit des puissants : les banques, Monsanto ou Google.
Pas de reconquête sans rendre irréversible une empreinte sociale, sans justice visible et ressentie. Pour les classes populaires, la question du pouvoir d’achat des classes populaires ne peut être occultée par l’inflation zéro, prétexte qui gèle les salaires et les retraites.

Nous avons proposé un agenda des réformes.
Il est à la disposition du Premier ministre, du gouvernement, et des groupes parlementaires.
Ces réformes ne sont pas celles de Madame Merkel. La plupart sont même dans vos quatre motions, à commencer par de vrais leviers pour l’investissement privé, le soutien à l’investissement public local et la réforme de justice fiscale.
D’autres, la loi bancaire par exemple, nous la défendons également pour la responsabilité des banques au service des projets des entreprises soient clairement établies sur nos territoires.
Ces vraies réformes structurelles peuvent être achevées ou engagées de façon irréversible en dix-huit mois.

Une adresse aux Français est souhaitée par le premier secrétaire.
Le principe est bon. Nous n’avons pas refusé d’être associés à sa préparation
Elle doit avoir un recto et un verso.
Le recto s’adresse aux Français.
Le verso parlera, je l’espère, au gouvernement. C’est notre devoir.

ENFIN, POUR FAIRE AVANCER NOTRE PARTI, NOUS DEVONS FAIRE TABLE-RASE DES FAUX-PROCÈS ET NOUS DIRE LA VÉRITÉ.

Notre unité n’est pas en danger.
Je ne le crois pas. Je ne le souhaite pas
Aujourd’hui, la seule question qui vaille fut posée sans relâche par François Mitterrand à Epinay, et elle résonne ici.
« Que voulons-nous faire de notre unité ? »
L’unité n’est pas l’alibi des renoncements.
Elle se met au service d’une intention, d’un idéal.
Sinon l’unité sert simplement à broyer les idées nouvelles, et ceux qui se lèvent pour les porter.

Notre capacité à gouverner n’est pas en cause.
Je ne crois pas au « long remord de la gauche au pouvoir ».
Ce qui nous distingue : ce n’est pas un éternel conflit entre des révolutionnaires insatiables et des réformistes assumés.
Ce n’est pas le dialogue de sourd entre une gauche du passé et celle de l’avenir.

Oui, aujourd’hui, il y a deux orientations dans la gauche de gouvernement. Elles vivent dans notre parti, elles débattent sans se déchirer dans ce congrès, elles cohabitent même dans la motion que beaucoup d’entre vous ont signée avec le premier secrétaire.

J’aimerais, comme beaucoup d’entre vous, que ce soit un congrès de renaissance. Avec la motion de rassemblement que je représente ici, nous faisons tout pour que ce ne soit pas un congrès de complaisance.

Pour que cent ans après le congrès du Globe, et la réunion des socialistes français, nous sachions vivre ensemble, mais aussi être fiers d’une action réellement commune.

Le PS, quand on l’aime, on le respecte.
Je souhaite que notre parti soit respecté par les Français, parce qu’il est d’abord à leur service.
Je souhaite qu’il soit aussi respecté par le gouvernement.
Ce congrès ne règle pas tout.
Ce n’est un chèque en blanc pour personne.
J’espère que des majorités d’idées se dégageront dans les moments importants.

Je sais aussi que chacun ici a besoin de tous les autres.
Le Président de la République aura besoin de tous les socialistes et de toute la gauche. Et aussi il aura besoin de cette « grande gauche » qui l’a élu en 2012.
Notre parti ne doit pas s’endormir, s’enfermer, s’enliser.
Les socialistes auront besoin de trouver dans la société française un renfort précieux, des idées et des actes, des femmes et des hommes, qui n’acceptent pas le monde tel qu’il va.

Et chacun d’entre nous devra trouver la force morale de poursuivre son engagement.

Pas de façon égoïste, pas à huis-clos, mais avec le grand parti de la gauche française, le Parti socialiste, avec la jeunesse et avec les générations qui viennent.
Car si la gauche ne meurt jamais, le Parti socialiste, lui, pour continuer, pour se réinventer, pour sa vitalité, aura besoin de votre désintéressement et de votre militantisme, de votre idéal et de votre courage, de votre intelligence collective, mais d’abord de vos cœurs.

Alors oui, à ce prix, et à ce prix seulement, nous ne serons plus orphelins de nos rêves, nous n’éprouverons plus la crainte de manquer à la France, nous ne craindrons plus d’aller devant notre peuple.
Je vous le dis comme à des camarades, comme à des amis, au nom des combats passés, mais aussi parce que des batailles formidables et terribles, sont devant nous, et qu’il faut ensemble les préparer et les gagner.