Mon discours à l’AG fédérale de Paris

Je suis heureux que ce débat ait enfin lieu. Il était désiré. Selon votre vote jeudi, les politiques menées en votre nom prendront un sens différent.

Je viens d’accomplir un tour de France des fédérations et des territoires. Partout, se confirment les alertes que nous adressons depuis des mois.

Partout, j’ai vu dans le pays de la démoralisation, même si les socialistes sont debout, même si la France est fascinante de projets et de créativité.

Si je suis devant vous ce soir, c’est que le pays ne va pas bien.

Il subit une profonde défaillance démocratique. Elle conduit à l’abstention massive, au décrochage de notre électorat, à la routine de la parole publique qui tourne en boucle sans les citoyens. Regardons la carte de France de l’implantation durable FN. Elle décrit la précarité sociale, l’absence de futur pour des territoires entiers où l’extrême-droite progresse sans que rien ne l’arrête. J’entends qu’une embellie s’annonce. Tant mieux. Mais pour qui ? J’observe une croissance sans emploi, et le chômage de masse qui ne baisse pas. Donc il ne faut plus gaspiller une minute. Cherchons en nous-même les ressources. Pas dans des discours résignés sur la mondialisation. Personne en 2015 n’en découvre la brutalité. Mais par des politiques résolues pour défendre celles et ceux qui nous ont élus.

Si je suis devant vous, c’est aussi parce que le PS est en danger. D’abord par ce que nous venons de vivre une séquence historique de défaites électorales. Paris a été épargné grâce à vous ; mais partout ailleurs, il y a eu tant de larmes et de ruines. Je ne désigne pas de coupables, ni de bouc-émissaires. Ce serait trop facile ! C’est toujours une responsabilité collective. Mais au moins, de grâce, que ceux qui donnent des leçons acceptent de faire l’inventaire de nos manquements.

Le Parti socialiste reste le premier parti de la gauche. Je ne vois pas poindre d’alternative à l’extérieur. Mais je revendique une alternative à l’intérieur du Parti socialiste, quand des choix nous écartent de nos engagements, et font fuir notre électorat. Les Français souhaitent l’efficacité et la justice. Quand ils ne voient venir ni l’une, ni l’autre, ils nous quittent, dans la colère ou sur la pointe des pieds.

Notre parti est en train de perdre ses repères, ceux qui guident les choix. Le libéralisme économique est une pensée liquide qui infuse dans le parti socialiste. Ce sont des certitudes paresseuses et des vieilles recettes libérales que l’on ressasse dans une partie de la gauche européenne. « On est à contre-emploi de notre histoire », disait récemment Pierre Joxe, dont je salue le soutien constant et amical, et l’engagement infatigable pour des causes justes.

Le Parti socialiste est confronté à l’exercice du pouvoir. Nous l’avons voulu. C’est une dure école de responsabilité. Mais il n’y a pas de fatalité à renoncer à notre projet et à nos principes. Ils seraient bons pour l’opposition, mais dérisoires quand nous sommes au pouvoir ! La loi sur le travail du dimanche, la loi bancaire, la loi renseignement, la politique d’accueil des migrants : comment en arrive-t-on à oublier les combats passés ? Comment éviter un procès permanent en trahison si nous laissons faire ?

Notre parti doit être l’inspirateur et l’arbitre. Mais, depuis trois ans, le PS ne trouve ni sa place, ni son rôle. Il laisse faire.

Je n’ai pas l’âme d’un procureur. Mais quand on a passé trois ans avec Martine Aubry à reconstruire le Parti socialiste, il y a de la tristesse à voir comment on a fermé aussi vite les portes et les fenêtres. Il y a de la colère à voir que pour ceux qui nous observent, c’est l’image de « Solferino : vaisseau fantôme » qui rend compte de ce que nous sommes devenus. J’ai la fierté de mon parti. J’ai la fierté de son histoire, je voudrais avoir la fierté de son présent.

Depuis trois ans, notre majorité s’est rétrécie. On s’acharne à la faire taire. Demain dans les élections régionales, en Île-de-France et ailleurs, on aura besoin de la « grande gauche », celle qui a gagné avec François Hollande, celle qui dirige Paris avec Anne Hidalgo. Quand les socialistes ne savent plus se parler, comment porter avec les autres un projet partagé ? Quand un congrès se joue à huis-clos, comment s’ouvrir au pays ? Quand un parti se ferme à la société, aux associations, aux syndicats, aux intellectuels, comment affronter les forces adverses qui se réarment pour les prochaines batailles ? Quand les militants ne sont plus considérés comme des camarades et des combattants, mais comme des figurants, comment les mobiliser pour soutenir des réformes indispensables comme celle du collège ?

Oui, ce parti, le notre, il est urgent de le retrouver.

Voilà pourquoi je souhaite un congrès de renaissance.

Pour quoi faire ? D’abord pour répondre ensemble à une question orpheline : Que doit faire la gauche quand elle est au pouvoir ?

Faut-il continuer, sans rien changer, la politique menée en votre nom ?

François Hollande ne doit pas se renier : il doit modifier en profondeur les politiques qui sont menées. Car la situation l’exige. Relancer, renforcer, redéployer. Infléchir sans affaiblir.

Le temps est venu. La crédibilité est là.

J’ai lu hier que madame Merkel surveille le congrès du PS. Qu’elle serait inquiète que les réformes s’interrompent. Je veux la rassurer : je souhaite l’accélération des réformes, mais pas celles qui ont ses faveurs.

Nous souhaitons que l’on relance une vraie réforme bancaire. Pour éviter les affaires Kerviel et les activités toxiques des grandes banques françaises. Pour donner aux banques une vraie responsabilité dans les territoires. Les banques aiment noter les États : je propose que les Français puissent noter les banques. Pour s’attaquer sérieusement aux rentes bancaires qui ponctionnent tous les Français. Voilà un bon challenge pour Emmanuel Macron.

Nous demandons un plan République. Je ne comprends pas que le puissant mouvement citoyen de janvier soit laissé en jachère. La France a besoin de services publics modernes, d’abord là où l’égalité est en panne.

Nous exigeons, au nom du Parti socialiste, une réforme de justice fiscale. Tous la demandent, mais personne ne l’engage. Thomas Piketty le disait encore ce matin. Commençons par instaurer un taux réduit de CSG pour les bas salaires.

Nous voulons que la jeunesse de France se sente écoutée, soutenue dans son autonomie, accompagnée dans ses projets. Que la gauche au pouvoir ait une empreinte sociale durable, et que la question du pouvoir d’achat des classes populaires ne soit pas écartée.

Et enfin, nous savons tous indispensable un redéploiement massif, sous condition, des milliards d’euros du Pacte de responsabilité pour soutenir efficacement l’investissement, l’emploi, la formation tout au long de la vie. Cela doit commencer par un collectif en juillet.

Voilà l’agenda des réformes que je veux porter au président de la République en votre nom, au nom de la majorité du Parti socialiste, dès le lendemain du congrès de Poitiers. La motion B, c’est l’accélérateur des réformes de la gauche française.

Voilà les clés de la nouvelle confiance. Voilà le chemin étroit qui rend possible la victoire en 2017.

Ne laissez personne dire que notre unité est menacée. Chacun le mesure, ce qui est en jeu dans ce congrès, ce n’est pas l’unité ou le fantasme de la division. C’est l’existence, la survie du Parti socialiste.

Ce congrès de renaissance n’est pas écrit d’avance. Il y a trois mois, le congrès était joué. Quand on veut « tuer le match » à l’avance, on met le parti en danger de pensée unique.

Avec beaucoup d’autres, nous avons fait mentir cette prophétie. Florence et Karine y ont contribué également. Au PS, ceux qui proposent seraient les boucs-émissaires des défaites qui les ont conduit à prendre la parole ? Je n’entends pas de critiques médiocres, ni ici, ni au Parlement. S’il y a eu fronde, c’était quand des sénateurs socialistes combattaient la loi sur le cumul ! Ou quand les ministres de Bercy désavouent tous les matins la motion qu’ils ont signée avec le premier d’entre eux.

Derrière le paravent de la motion A, il y a de redoutables contradictions. Je les crois dangereuses. Contradictions entre les signataires. Entre des sociaux-démocrates revendiqués et des sociaux-libéraux assumés. Contradictions entre les textes aujourd’hui et les actes demain. L’habileté peut constituer une fragilité. Ce n’est pas une majorité qui puisse durer.

Si les militants socialistes donnent jeudi le signal d’une nouvelle majorité, je suis prêt à porter cet agenda des réformes au Président de la République. Il sera mis en débat avec les groupes parlementaires, et discutés avec le gouvernement. C’est le contraire d’une crise, c’est un sursaut fécond, vital, indispensable.

Serons-nous à la hauteur de ces temps nouveaux ?

A deux conditions, le courage et l’unité.

Le courage, c’est d’oser défier le discours des puissants, c’est la volonté de retrouver le sens de notre engagements, la capacité de ne pas nous laisser enfermer dans les soi-disant lois d’airain de la Vème République, la force de nous élever au-dessus des provocations grotesques de Nicolas Sarkozy qui ressemble chaque jour un peu plus à un clown revanchard.

Le courage, c’est d’affronter le vrai danger qui mine la France, celui du national-populisme, qui gangrène l’Europe, qu’on ne combat plus seulement avec des mots ou des signaux faibles, mais avec des valeurs agissantes et des offensives concrètes.

L’unité, dans la bouche de Jaurès en 1905, est un talisman, le plus précieux. A d’autres moments de notre histoire, comme à la fin de la SFIO, c’est juste un somnifère. « Qu’allons-nous faire de notre unité ? », demandait François Mitterrand à Epinay. La réponse de 2015 est simple : nous allons agir, ne pas subir. Redonner de la vigueur à notre parti qui en perd chaque jour.

L’unité sortira du congrès de Poitiers, je m’y engage. Car je ne suis pas devant vous pour administrer la fin de vie du Parti socialiste, mais avec vous et pour vous, pour oser le réveiller et le réinventer.

Je veux redonner l’envie et l’espoir. On ne remplace pas le socialisme simplement par le pragmatisme. Au fond, on ne remplace pas le socialisme. On doit tous les jours, le faire vivre dans nos têtes, dans nos cœurs et dans nos actes.