Les jours d’après

Dans le Paris de Charlie, le Nevers d’Hiroshima mon amour, le Clamecy des Insurgés, dans nos villes et nos villages, dans des capitales lointaines, nous sommes debout. Les marches de ce dimanche, dans les millions de pas d’une multitude, diront toutes « même pas peur », et rendront hommage aux dix-sept visages des martyrs du terrorisme. La démocratie, les libertés possèdent dans notre histoire cette force qui permet de dépasser et de réunir.

Mais très vite, les jours d’après, nous devons en appeler à l’intelligence collective pour comprendre ce qui se passe dans ce moment, ce qui peut se perdre.

Qualifions clairement ce qui est d’abord la barbarie et l’efficacité meurtrière d’esprits dévoyés, par des absolus extrêmes, idéologiques et religieux, fortifiés par l’entrainement à la terreur des réseaux mondialisés. Ici, on frappe la France pour anéantir son moral, pour faire taire les idées et le courage de quelques-uns.

Ecartons l’idée de guerre : outre qu’elle grandit les assassins, elle représente l’un des pièges dont a parlé très vite Robert Badinter cette semaine. Si le terrorisme a souvent signifié pour des Etats une façon de faire la guerre par d’autres moyens, le piège de la guerre recèle en ce moment un double visage. Il incarne deux conflits que nous devons de toutes nos forces empêcher d’advenir. J’entends et je lis –depuis longtemps, pas seulement depuis mercredi- que plane la menace d’une guerre des civilisations entre l’Islam et l’Europe. Comme si les réseaux d’Al-Qaida et leurs rivaux menaient seulement une croisade contre les pays occidentaux, alors qu’ils s’attaquent à toutes les formes démocratiques, de Paris à Tunis, à la plupart des communautés de l’Islam, massacrent sur plusieurs continents, à commencer par l’Afrique, le Moyen-Orient, dans tout le monde arabe. Partout où les désordres et les inégalités du monde restent sans réponse, on saura préparer des hommes aux pires tueries. L’Histoire présente toujours l’addition.

Le second piège, celui d’une guerre civile latente, nous ramène chez nous. La France, qui va tenter de se réunir dimanche, devient une société fragmentée, socialement, géographiquement, et surtout partagée entre des systèmes de valeur qui s’éloignent, voire explosent. Chez nous, pour ne parler que des derniers mois, l’antisémitisme reste éveillé sans relâche. L’islamophobie a cheminé sans entrave. Synagogues et mosquées doivent être protégés. Les prophètes réactionnaires, qui désignèrent longtemps les juifs à la vindicte, en appellent désormais dans leurs écrits au départ des musulmans.

La réponse démocratique est la seule possible. Pour être plus forts ensemble, durablement, il nous faut recréer du sens commun. Aux messages multiples de la haine, opposons les principes de notre République.
Tout commence à cet endroit. La démocratie en France sera un bouclier efficace si nous savons échapper à la routine du pouvoir pour parler d’égalité, de liberté, et de fraternité autrement que dans des rituels sans prises sur le réel. Nous devons retremper notre idéal républicain, renoncer aux mots tièdes, et agir. Alors, les dix-sept victimes ne seront pas mortes en vain.