"Comment être fiers de la France si elle abandonne son message au monde ?"

J’ai répondu ce jour aux questions d’Emmanuel Berretta pour Le Point :

Le Point : Des personnalités civiles et quelques écologistes (*) demandent la tenue d’une primaire commune au PS et aux écologistes. Qu’en pensez-vous ?

Christian Paul : C’est d’abord une souffrance devant l’état de défaillance de la démocratie française. Ensuite, une demande qui ne vient pas des appareils partisans. Nous y répondrons bientôt et collectivement. En 2016, tout est ouvert !

Vous avez déjà une date en tête ?

Pas encore.

Le débat sur la déchéance de nationalité soulève, en vérité, un enjeu plus large : qu’est-ce qu’un Français ? La boîte de Pandore ouverte par Sarkozy est rouverte par Hollande. Voulez-vous vous essayer à une réponse : qu’est-ce qu’un Français ?

Une réponse d’évidence réside dans les fondements juridiques de la nationalité, les droits du sol et du sang. Elle a l’immense mérite d’affirmer une formule indivisible. Nous sommes tous égaux devant la citoyenneté. La nationalité acquise par le sang ou par le sol n’est pas divisible. Pourtant, cette définition ne saurait suffire, chacun le mesure ces jours-ci.
L’identité de la France, c’est la République... Est français celui qui adhère aux valeurs de la République. La « fabrique du peuple » se nourrit aussi des grands événements collectifs. Au fond, il n’y a pas une seule façon d’être ou de devenir français. Le discours républicain ne produit le sentiment national qu’à la mesure des actes, des expériences vécues et des promesses respectées.
Si la tension identitaire crispe la société française, ce n’est pas seulement parce que l’on allume des foyers de xénophobie. Les causes sont à chercher sans complaisance dans les inégalités réelles d’aujourd’hui, mais aussi dans l’histoire, dans les promesses non tenues de la République. Douloureusement, le poids du passé s’exerce fortement sur le lien national. Plus de cinquante ans après la fin des guerres coloniales, le « grand repli » des communautés sur elles-mêmes contredit l’aspiration au destin commun. Comme l’écrit justement Benjamin Stora, il faut « reconnaître les histoires multiples qui ont fait la France ». Et ne pas céder à la brutalité de la période en recréant une catégorie de Français moins égaux que les autres.

Certains demandent l’abandon de la binationalité, ce qui réglerait le problème de la déchéance. Comprenez-vous cette demande ?

La binationalité est inscrite dans notre tradition, sans poser de problèmes majeurs. Ceux qui veulent en finir avec ce statut réclament une fermeture et un repli de notre pays. Non, échapper à ce piège mortifère sur la déchéance en supprimant la binationalité ou, à l’inverse, en créant des apatrides est une incroyable fuite en avant. Je vois là une tentation populiste
L’apparition d’apatrides soulève, elle aussi, d’immenses problèmes de droit, et de principes. La Déclaration universelle des droits de l’homme, qui souligne dans son article 15 que « tout individu a droit à une nationalité », est bien plus qu’un traité, ratifié ou non. Elle est un message au monde, l’un de ceux que la France a été fière de porter et qui fait encore tourner vers nous les regards d’autres peuples. Pour combien de temps ? La patrie des droits de l’homme ne saurait devenir le pays des hommes sans droits. Tout cela n’a qu’un très lointain rapport avec la manière de résister à l’offensive terroriste durable, que nous devons combattre de façon opérationnelle et non avec des protections illusoires.

Dans votre circonscription, comment les Français d’origine maghrébine ou africaine vivent-ils ce débat sur la déchéance ?
Le silence est de règle. Dans les moments de tragédie, comme nous les avons connus en 2015, beaucoup de nos compatriotes sont tétanisés, repliés, angoissés, quelles que soient leurs origines. Ce sentiment se renforce pour ceux qui voient leur nationalité française et celle de leurs enfants, acquises parfois depuis des décennies, implicitement remises en cause. Dans un département rural s’ajoute l’isolement. Nous devons sortir au plus vite d’une séquence malsaine. Ce débat insécurise et fragilise notre pays. Nos priorités sont ailleurs.

Une partie de la droite insiste beaucoup sur les racines chrétiennes de la France. Cette approche de l’identité française permet-elle l’assimilation de populations qui n’ont pas de telles racines ?

Cette approche est contraire à l’idée républicaine. La place des religions, et du catholicisme, dans l’identité nationale doit être débattue. La République est laïque. Mais la France voit vivre sur son sol de multiples religions. Plusieurs pièges nous sont tendus.

D’abord, de confondre une religion et le lien national. Nicolas Sarkozy s’y est risqué, et je le vois prêt à rejouer la pièce, en duo avec le Front national.

Ensuite, il serait tout aussi inquiétant de nier le fait religieux. La loi de 1905 ne le demande pas. Je crois même, comme Régis Debray, qu’il conviendrait de l’enseigner. La trame de la France, les hommes, les idées, les arts et les lieux en sont nourris. Je visite et revisite depuis toujours les abbayes cisterciennes, de Bourgogne ou de Provence, ou la colline de Vézelay. Pourtant, jamais l’idée ne me vient de mêler leur histoire à la construction de la citoyenneté et de la nationalité. C’est prendre l’histoire en otage. Elle pèse assez pour ne pas en rajouter.

Car les mots sont des bombes à retardement. Celui de guerre, qui évoque les religions ou les civilisations comme meurtrières, alors qu’elles doivent rester des refuges de l’esprit. Ou encore l’assimilation, qui relève d’un vocabulaire hérité de la période coloniale. Ce mot a encore cours parmi ceux qui rêvent d’une homogénéité imaginaire de la France, qui n’a jamais existé. Faut-il lui donner droit de cité ? Non.

La IIIe République, confrontée aux attentats anarchistes à ses débuts, en avait fait de simples « malfaiteurs », leur infligeant des peines pénales de droit commun. Était-ce la bonne réponse ? Ne pas reconnaître le caractère politique de leur combat…

Reconnaissons d’abord que la IIIe République a offert à la France de grandes lois protectrices des libertés, que l’on a tort de ne pas préserver comme un capital précieux. La loi de 1881, loi sur la presse, fonde la liberté d’expression qu’il faut défendre, surtout par temps de tempête...
Aujourd’hui, la France, comme d’autres États, a choisi de traiter de façon spécifique les actes terroristes. Le débat porte plus sur la nature, l’ampleur et la durée des législations d’exception que sur la dilution du terrorisme dans la criminalité « ordinaire ».
Je suis convaincu qu’on ne gagne rien, bien au contraire, à dépolitiser les actes de terrorisme. Pour les combattre efficacement, sans jamais les excuser, nous devons impérativement en comprendre et en expliquer les origines et les ressorts.

(*) Parmi les signataires, Daniel Cohn-Bendit et Yannick Jadot, député européen écologiste.

Retrouvez cette interview ici : http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-berretta/christian-paul-ps-sur-la-primaire-en-2016-tout-est-ouvert-11-01-2016-2008752_1897.php