Christian Paul (PS) : « La loi du talion n’est pas une méthode de bon gouvernement ! »

Retrouvez ici mon entretien avec Stéphane Grand pour l’Opinion :

http://www.lopinion.fr/edition/politique/christian-paul-ps-loi-talion-n-est-pas-methode-bon-gouvernement-103337

Vous soutenez la stratégie de durcissement de la CGT ?

Je ne suis pas surpris qu’au durcissement politique, il soit répondu par le raidissement de l’attitude des syndicats. Ce n’est pas seulement une réaction à l’article 49.3, même si cet emploi d’un outil constitutionnel autoritaire a beaucoup compté. Il s’est installé depuis plusieurs mois un dialogue de sourds. Les roulements de tambour se multiplient. Les organisations syndicales, en toute autonomie, ont pris leur décision : elles poursuivent leur action dans un cadre légal.

Quand Manuel Valls dit : « ça suffit », et qu’il envoie la force publique, c’est pour vous, une atteinte au droit de grève ?

La manière forte peut devenir un aveu de faiblesse. On est arrivé à ce point-là. Le Premier ministre n’a jamais fait du dialogue social sa marque. Il contribue à installer une rhétorique de la division aussi bien au sein de la gauche politique que du monde syndical. Pour lui, il y a deux « gauches irréconciliables ». Il existerait les syndicats avec lesquels on peut discuter, et ceux qui seraient infréquentables. Vous savez ce que cela produit à l’échelle d’une entreprise. C’est une erreur, pire un désastre, qui nourrit les tensions et les blocages. Je mets en garde l’usage de la force publique pour régler des désaccords politiques. La France expérimente le degré zéro de la démocratie sociale. Si on passe en revue toutes les périodes où la gauche a été au pouvoir, je n’ai pas le souvenir de telles tensions. Il y a eu des moments difficiles dans les années 1980, dans la sidérurgie et les bassins miniers. Une protestation se généralise, qui prend des formes différentes d’une région à l’autre, d’un secteur à l’autre. Des violences condamnables se sont intensifiées, des policiers sont agressés, des élus ciblés. L’image du pays est ternie à la veille de l’Euro 2016.

Justement, l’économie souffre et il faudrait laisser les blocages persister selon vous ?

Qui paye l’addition ? Ce sont les salariés, les entreprises, les usagers. Je rappelle que nous avons été nombreux à redouter, depuis longtemps, cet engrenage. Dès lors que le gouvernement n’a pas su capter à temps que ce projet de loi soulevait une hostilité très majoritaire, il fallait chercher un accord plus large. Sinon le pays se cabre, c’est précisément ce qui est en train de se passer.

Donc l’exécutif doit retirer la loi Travail ?

Je ne fais pas du retrait du texte un préalable. Jusque-là, les compromis proposés n’ont pu aboutir. Ils n’étaient pas à la hauteur. L’inversion de la hiérarchie des normes telle qu’envisagée dans le projet produit une forme d’insécurité supplémentaire dans une économie mondialisée souvent brutale. L’article 2 est à réécrire ou à effacer pour maintenir l’autorité des branches sans renoncer à stimuler la négociation d’entreprise. L’effet face au chômage n’a été jamais été sérieusement démontré. C’est dire que le compte personnel d’activité reste embryonnaire : nous devons créer les fondations d’une sécurité sociale professionnelle pour affronter la discontinuité des carrières de demain. Enfin, nous ne pouvons accepter l’affaiblissement des protections face au risque de licenciement. L’article 49.3 n’aurait pas dû être utilisé par un gouvernement de gauche pour réformer le droit du travail. En réponse, un avertissement très ferme de tous les partis de gauche, sous la forme d’un texte de motion de censure, a été adressé à l’exécutif. Aujourd’hui il est indispensable de retrouver le chemin du dialogue. La loi du talion n’est pas une méthode de bon gouvernement !

François Hollande a pourtant dit qu’il ne céderait pas ?

Il ne suffit pas de faire assaut de fermeté pour convaincre les Français. Trois quarts d’entre eux sont hostiles à cette loi. Personne ne peut moderniser le pays sans le peuple. C’est un phénomène suffisamment frappant, l’ignorer plus longtemps serait une faute. Le gouvernement s’est lui-même enfermé une nouvelle fois, comme il l’avait fait pour la réforme constitutionnelle, dans un piège politique. Il ne doit pas s’y enliser définitivement, sinon il condamne la fin du quinquennat.

Que ferez-vous quand le texte reviendra en discussion à l’Assemblée nationale ?

Je m’interdis de penser que le mois de juin soit inutile pour trouver une sortie de crise. Si le dialogue échoue, si le texte revient en pire du Sénat, il est clair que nous ne le voterons pas, même sous la menace de l’article 49-3. Nous ne nous interdirons rien. Ce n’est pas la solution que je privilégie aujourd’hui.